Derrière ce nom barbare, se cache toute une partie de mon enfance et de mon adolescence. C'est avec cet instrument, un synthétiseur Yamaha de la fin des années 80, que j'ai réalisé mes premiers projets musicaux complexes. Une quinzaine d'années que ces musiques s'abimaient sur de vieilles cassettes analogiques... Alors j'ai décidé de les sauvegarder sur un autre support avant qu'elles ne soient définitivement perdues, et d'en faire profiter les curieux. Les photos sont d'époque, et ça n'a pas été facile d'en trouver !
Avec mon anglais plus que limité, j'avais ainsi nommé l'ensemble de ce projet à cause de ma passion pour la photographie de couchers de soleil. J'étais un jeune homme mélancolique et solitaire, facilement nostalgique, et bien trop sensible. Pourquoi un titre en anglais ? Je n'écoutais justement jamais de chansons en anglais, mais d'une part, je croyais naïvement à l'époque qu'un titre anglais pouvait faire plus "sérieux"; et puis, l'anglais étant pour moi une langue obscure, cela arrangeait bien ma pudeur: ces musiques étaient les premières que je "partageais" vraiment avec mon entourage, et bien sûr il n'est jamais simple de commencer à s'"exposer".
Dans ces traces juvéniles, on retrouve d'abord, bien sûr, le style de ce qui m'a ouvert à la musique tout petit: les génériques de dessin animé ! Totalement dénué d'instruction musicale, c'est dans cette fenêtre télévisuelle que j'ai ressenti et réfléchi les premières émotions, les premiers boulervesements des languages mélodique, harmonique ou rythmique. Cela ne sera sans doute pas étranger à ma passion pour la musique à l'image.
Commençons par le commencement. Tout début des années 80, mes parents achètent un tout petit synthé Yamaha (un PS-?), aux quelques sonorités vagues, où j'invente mélodies sur mélodies, où j'expérimente mes premiers accords. Dans mon esprit d'enfant, il ne s'agissait pas d'un jeu: Je voulais créer, tout comme, parallèlement passionné par le dessin, je créait personnages, histoires et univers graphiques. En musique, de même, mon idée fixe était de construire quelque chose, de perçevoir et d'organiser l'espace sonore.
L'acquisition d'un premier ordinateur personnel, un AMSTRAD CPC464, à la fin de l'école primaire, m'ouvre à l'univers de la synthèse: je programme de nombreuses musiques à travers le chétif synthé OPL de la bécane, jonglant avec les enveloppes de ton, de volume et de bruit, étudiant avec avidité la structure physique du son.
Quand on a 10 ans, que l'on est assez peu doué pour les rapports sociaux et que l'on concentre toute son energie et tout son temps à ce genre d'activité, ce n'est pas sans creuser davantage le fossé avec ses ... petits congénères. Cet isolement dans le but de créer ou de se saisir des moyens pour y parvenir, aura une grande influence sur la construction de ma personnalité et mon rapport aux autres.
Je découvre ensuite Rondo Veneziano, qui ouvre mes petites oreilles candides aux possibilités extraordinaires du discours musical. Quitte à exaspérer mon entourage, je repasse pendant des mois et des années les mêmes musiques du matin au soir, imperturbable, non par agrément, mais m'imposant durement de nombreux exercices mentaux propres à élargir ma perception et mon discernement des instruments et des architectures. Je me familiarise ainsi avec les richesses de la rencontre des timbres, ou encore avec les formes du discours musical, codes et langages qui m'apprennent la poésie des architectures sonores.
Milieu du collège, mes parents achètent un Yamaha PSS680: enfin un outil plus spécialisé et, pour l'époque, d'une technologie passionante. Avec une polyphonie de 12 tons, la synthèse FM permettant de créer ses propres sons, quelques sons de percus en PCM et de petites banques d'enregistrement pour réaliser des mixages, me voici parti dans une aventure qui finira de me consacrer à la création musicale.
En même temps je rencontre l'oeuvre de compositeurs tels que Vangelis, qui vont accentuer mon goût pour la création de textures sonores; je découvre la poésie des musiques expérimentales contemporaines.
Entre la fin du collège et les premiers mois du lycée artistique, je vais constituer tout un monde de musiques au style caractéristique, essentiellement autour de mes 14 ans... en voici ici les traces.
Habitué à fabriquer des mélodies marquantes, engagé dans une relation au son marquée par mon expérience de la synthèse, j'explore et manipule les évènements sonores, dans ce qui est déjà une vraie recherche technique et poétique, méditant sur les mouvements de l'âme qui résultent de tel ou tel procédé, me constituant mon dictionnaire personnel des procédés musicaux, inventant doucement mon langage propre, et cherchant toujours à pousser la machine dans ses derniers retranchements.
Le PSS680 m'accompagne partout, y compris au lycée artistique, où je joue entre les cours, où je l'utilise aussi pour réaliser des effets dans les petits montages audiovisuels ou infographiques qui faisaient partie de mon travail de l'époque.
C'est du reste dans ces années-là que je commence à conserver mes textes (et plus précisément à la sortie du film "Tous les matins du monde", dont l'émotion musicale m'amène à cristalliser différentes conceptions personelles sur la poésie de la matière sonore et celle du texte). Je ne mets cependant pas encore mes textes en musique, les tentatives avec le PSS680 étant décevantes, les sons trop caricaturaux, mes capacités vocales bien restreintes et ma pudeur encore en friche. La pauvreté harmonique de l'engin, notamment, me bloque et me frustre. Aussi le style de cette époque sera marqué par l'emploi de beaucoup de sons courts, et en même temps l'envie omniprésente d'ambiances plus amples, au moyen de nappes que je synthétise, ce qui conduit facilement à un peu de grandiloquence, peut-être amusante de par son décalage entre intention et réalité des pauvres moyens utilisés.
A cette époque, je découvre le Roland D20 chez un ami et me défoule sur les capacités multi-timbrales autrement plus riches de cet instrument. Je n'ai malheureusement presque aucune trace de cette époque, mis à part nos meuglements insupportables sur les premiers instrumentaux de reprise de chansons pop, qui m'auront permis de vaincre petit à petit la peur du chant en public. Je ne chante cependant toujours pas mes textes.
J'arrête ma production avec le PSS680 au milieu du lycée, alors que je commence à découvrir les richesses du MIDI et de l'enregistrement séquenceur. C'est l'époque des premiers PC familiaux, et mon frère en possédant un, je squatte durablement son univers pour utiliser l'interface MIDI du PC. Ce sont mes premiers pas avec les séquenceurs informatiques (Trax sur une antique disquette 5''1/4, Cakewalk sous windows 3.1 !). Ma période PSS680 s'achève ainsi, mais l'utilisation des séquenceurs me permettront tout de même de réenregistrer les dernières musiques du genre (Formation, Technologies, Torpeur, A suivre, Information) avec les quelques "plus" rendus possibles par ce nouveau système.
Depuis longtemps, je jouais de l'harmonica à mes heures perdues.R attrappé par l'envie d'immédiateté et de faire vivre mes textes, je commence à gratouiller une petite guitare classique. Je passe alors à une nouvelle tranche de vie, plus "unplugged", celle qui m'a amené à constituer cet autre univers de chansons introspectives à la guitare, cet univers plus intimiste, que vous conaissez peut-être.
A la fin du lycée, puis à l'université, je mène de front le travail de composition à la guitare et des créations plus polyphoniques, très orchestrées, parfois un peu mégalomanes, au moyen d'outils plus sérieux (expandeurs, séquenceurs, boîtes à rythme...). Cet aspect bicéphale de mon travail, intimiste et grandiloquent, j'ai souhaité de longue date le réconcilier un jour. C'est ce que je m'efforce de faire en ce moment.
Tout ceci étant dit, je déterre parfois avec une petite tendresse ces vieilles productions, premières traces cohérentes, juvéniles, qui m'ont appris tant de choses, et qui m'ont entre autres apporté la passion du travail d'enregistrement, la conservation de l'information et de l'émotion étant devenue depuis cette époque une préoccupation omniprésente dans les différents aspects de mon travail, et pas seulement musical.
Je m'amuse à me rappeller les façons tordues de contourner les limitations techniques, jouer avec le nez en plus des doigts, placer des bouts de scotch sur certains boutons qui devaient se décoller à des moments précis, mes premiers soudages de fils, mes traffics pour limiter le bruit de fond sur les cassettes, toutes ces nuits à se concentrer sur quelques notes pour optimiser la création d'un nouveau son, des jours d'entrainement pour enchainer la sollicitation des petites banques de mémoire de façon méthodique et en un temps record pour que le flux rythmique ne soit pas perturbé ... Avec ses capacités de programmation rudimentaires, jouer avec ce synthé relevait presque du sport !
Mais ces musiques, avant que j'ose la chanson, auront marqué bien des gens qui m'ont croisé à cette époque, je sais que beaucoup dont certains que j'ai longtemps perdu de vue fredonnent encore ces mélodies obsédantes, on dirait qu'elles s'installent avec une étrange facilité. Ces musiques aussi auront tant marqué une petite fille qu'elle deviendra plus tard ma femme, conservant le souvenir de cette passion solitaire pour la création si décalée du reste du monde, et de ces mélodies qui pour elles étaient magiques.
Les voici donc, ces petites erreurs de jeunesse, germes fragiles et maladroits, témoignages, passages étriqués, traces d'un voyage, testament de la fin de l'enfance, faites de tant de limites, espoirs de se réaliser, ou juste de réaliser. Parce qu'ils sont périmés, parce qu'ils ont été aux premières lignes de cette conquête du pays où l'on concrétise ses rêves, je crois en leur survivance, et au delà de leur sonorité malingre et de leur relative naïveté, en un peu de poésie intrinsèque.